Saint Charbel - Un homme ivre de Dieu

Deuxième Partie


Un village maronite

Biqa-Kafra, à 140 km au nord de Beyrouth, est le plus haut village du Liban : 1600 mètres d’altitude. Il se situe en face de Bcharré et des fameux « Cèdres de Dieu ». Une centaine de maisons aux terrasses en terre battue se regroupent autour de leur église. L’hiver elles sont noyées sous la neige, à la belle saison elles font un pittoresque tableau sur le fond de verdure des mûriers et des vignes.
Le village s’est malheureusement peu à peu vidé par l’émigration. Les habitants sont d’une certaine turbulence de caractère. Mais, comme tous les Maronites, ils sont fiers de leur foi et savent braver la mort pour la conserver.
Ils ont vu les orages et l’amour du lucre emporter leurs cèdres, mais ni les corvées turques, ni la conscription qu’ils imposaient, ni la misère n’ont pu ébranler dans les siècles leur fidélité à Dieu et à l’Eglise.
Ils sont bons et hospitaliers, laborieux et persévérants dans leur lutte contre la nature et dans leur amour pour les bonnes terres. Très dévots à Marie, ils récitent son Rosaire. Il n’est pas rare encore aujourd’hui de rencontrer un de ces montagnards se rendant à son travail des champs en égrenant ostensiblement son chapelet. Et que de petits édicules consacrés à la Vierge égaient le bord des routes ! Ils ne laissent jamais passer un religieux dans leur parage sans courir lui baiser la main.
La confiance envers Saba, patron de l’une des églises de Biqa-Kafra, s’inscrit après leur amour de Notre-Dame.

La famille Makhlouf

C’est dans ce village, si semblable au Nazareth biblique et si profondément libanais que naîtra, le 8 mai 1828, le cinquième fils d’Antoun Makhlouf et de Brigitta Choudiac. Huit jours après sa naissance l’enfant recevra avec le baptême le nom qu’il va sanctifier de Youssef (Joseph).
Son père, un paysan, ne possédait qu’un modeste lopin de terre et un petit élevage. Mais il était riche d’un double trésor : son amour du travail et sa foi plus solide que les cèdres millénaires qu’il pouvait contempler tous les jours.
C’était la même foi avec une piété quasi monacale chez la mère du petit Youssef. Un jour qu’elle priait dans la maison, à genoux selon son habitude, en élevant les bras en croix comme le prêtre à l’autel, sa petite fille Kaoun vint lui parler. Elle ne répondit point tant qu’elle n’eût terminé sa prière. Elle disait aux siens : « Quand je prie, ne laissez personne me voir ou me déranger ». Elle aimait prier dans la solitude, sous le regard du Père qui seul voit dans le secret et récompense.
Cette courageuse maman était intransigeante sur le devoir de la prière en famille. L’heure venue, tous les enfants s’agenouillaient autour d’elle et récitaient la prière du soir devant l’icône de la Vierge tandis que dans une pauvre soucoupe les volutes de fumée d’encens s’élevaient vers le ciel.
Elle récitait quotidiennement son chapelet. Elle tint à donner elle-même à ses cinq enfants une éducation strictement chrétienne. On reconnaît la même foi chez l’oncle paternel du Jeune Youssef qui étudia la théologie et fut ordonné diacre.
Signalons enfin que deux oncles maternels de Youssef étaient moines dans l’Ordre Maronite libanais et vivaient à l’ermitage de Saint-Antoine de Qouzhaya, à cinq kilomètres de Biqa-Kafra. C’étaient les Pères Augustin et Daniel dont l’influence devait être décisive dans la destinée de leur neveu.

La réquisition

La joie régnait dans cette vaillante famille qui gagnait dignement son pain quotidien. Mais aucune joie n’est durable dans cette vallée des larmes ! Aussi l’épreuve ne manqua pas un jour de fondre sur elle : Dieu forge ses élus comme le forgeron.
La famille se trouvait un soir réunie autour de la table. Le petit Youssef, âgé de trois ans à peine, jouait dans la maison. Soudain quelqu’un frappe nerveusement à la porte. Tous se regardent effrayés comme saisis d’un sinistre pressentiment. Le père se lève et va ouvrir. Dans la lumière de la petite lampe à huile, on entrevoit un groupe de soldats à cheval. L’un deux s’avance avec un écrit à la main :

« Antoun Makhlouf, déclare-t-il sans même mettre pied à terre, de la part du préfet, demain à l’aube, tu es requis avec ton âne pour porter le ravitaillement aux troupes. »

Très surpris, Antoun esquisse une protestation :
« Mais Sergent, qui prendra soin de ma famille ? Nous somme pauvres et les autres aussi ont besoin de mon travail pour vivre ! »
  • - Ce n’est pas notre affaire, réplique le soldat.
  • - Laissez-moi tout au moins un ou deux jours pour parer au plus pressé !
  • - C’est un ordre, répartit le soldat menaçant. Demain à l’aube, sinon…
Tandis que les soldats s’éloignent dans un cliquetis brutal d’armes de guerre, la famille semble désemparée. Le lendemain à l’aube, Antoun partit le cœur brisé…
Le petit Youssef, lui, s’amusait, bien incapable de penser que bientôt il ne serait qu’un pauvre orphelin et que son oncle Tanios deviendrait son père adoptif…
Plus tard seulement il connaîtra les circonstances de la mort tragique de celui qu’il avait si peu connu.
Après des mois d’inconsolable attente, Brigitta comprit qu’elle était veuve…
Ame fière et courageuse, elle se résigna à son sort et offrit à Dieu sa profonde douleur. Elle poursuivit l’éducation de ses enfants tout en gagnant leur vie. Mais après deux ans de lutte solitaire, craignant de ne pouvoir continuer à subvenir aux besoins des siens, elle se remaria avec un homme très pieux de Biqa-Kafra. Cet homme tout dévoué à sa nouvelle famille caressait l’espoir de devenir prêtre. Il s’ouvrit de son projet à sa femme qui lui donna son approbation.

L’attrait pour la maison de Dieu

Telle est l’ambiance dans laquelle va grandir notre petit Youssef. Peu à peu il est séduit par l’idéal évangélique fait d’amour et de sacrifice et qui permet de vaquer librement aux « affaires » de Dieu.
Un jour de fête, Youssef venait d’atteindre sa septième année, il unit ses efforts à ceux d’un groupe d’enfants pour sonner la cloche paroissiale. Son beau-père, curé de la paroisse, le regarda avec affection.
L’on devine ce que devait être la formation chrétienne d’un enfant dont le beau-père était prêtre. Youssef demeurait près de lui à l’église, lui servant la messe, les saluts et l’aidant dans toutes les cérémonies.

L’école

Dès que Youssef quittait l’église, il se rendait à l’école. C’était la place ombragée par le grand chêne, devant l’église, qui servait d’école pour le village en été. En hiver, un abri d’une seule pièce recevait les petits écoliers.
C’est là que les enfants, faisant un cercle autour du maître ou du curé, apprenaient à chanter les psaumes. Apprendre à lire et à écrire, à prier et à servir la messe, c’était à peu près tout le programme scolaire de Biqa-Kafra.
Il s’agissait donc d’une formation toute primaire, c’est-à-dire conforme à ce cachet monastique qui dès son origine caractérisa la communauté maronite.

Le livre de la nature

Les élèves de l’école paroissiale, étaient en même temps enfants de chœur, apprentis ouvriers et bergers. Youssef, lui, s’initiait aux différents travaux champêtres.
Dans les champs et au flanc des collines il mène paître sa vache et ses brebis.
Que de choses dans cette contrée biblique élèvent son âme candide vers l’Auteur de tant de merveilles ! La source fraîche, les fleurs de champs, le gazouillis des oiseaux, la chanson du vent dans les grands pins, les hauts sommets où la neige scintille au pâle soleil du matin.
C’est en chantant et en s’émerveillant que Youssef conduit son petit troupeau. Dans cette solitude et ce silence, il sent la présence divine, tant il est vrai que les merveilles de la nature chantent la gloire de Dieu ! Là il se sent plus libre, plus à l’aise. Sa jeune âme vibre à toutes ces belles choses ! Les arbres, les fleurs, les oiseaux, les sources, tout lui parlait de Dieu !
Et de même que sa maman en allant à la fontaine, la jarre sur l’épaule, égrène son chapelet, de même, lui, laisse son âme monter vers le Seigneur.

Le premier ermitage

Youssef qui va vers ses 14 ans ne veut plus s'exposer aux railleries de ses camarades. Ne l'appellent-ils pas le « saint » pour le taquiner ? C'est sa mère, ce sont ses deux oncles ermites, son beau-père et les grandes personnes qui ont raison ! On doit prier. Dieu le veut. Mais sa mère prenant à la lettre le texte évangélique aime « prier dans le secret ». Pourquoi ne ferait-il pas comme elle ? Il y a justement dans les environs une grotte qui le dérobera aux regards indiscrets. Et c'est ainsi que notre petit homme prend l'habitude d'y aller pour se recueillir et prier.
Une scène charmante reste encore gravée dans les mémoires, la voici :
Midi vient de sonner. Devant son petit troupeau Youssef s'avance dans le pâturage. Un petit chien le suit. Tout près, un groupe d'enfants de son âge s'amusent. L'un d'eux joue d'un instrument fabriqué avec un roseau, d'autres allument un feu pour y faire rôtir des épis de maïs. Youssef, lui, se dirige vers une grotte, non cependant sans avoir adressé ses recommandations à sa vache : « Maintenant, lui dit-il, reste tranquille, repose toi, je vais faire ma prière. Tu vas être gentille, n'est-ce pas ? »
Au loin, les garçons, aux visages barbouillés de noir, mordent leurs épis grillés. Quelques fillettes les regardent faire avec intérêt. L'une d'elles, Mariam, est la cousine de Youssef. Elle interroge :
- N'avez-vous pas vu mon cousin ?
- Oh ! tu sais, Mariam, répond le garçons, avec lui, on ne sait jamais. Il doit être encore dans sa « grotte » en train de dire sa messe !
Les autres ont un petit rire amusé. Mais soudain on voit arriver Youssef, souriant quoique un peu embarrassé. Tous l'entourent, le taquinent. Ils lui passent un épi qu'il égrène sobrement. Eux s'en vont et Youssef reste seul. Il saisit alors un peu de braise et disparaît à nouveau dans la grotte. Il retire de sa poche de l'encens qu'il avait dérobé à l'église. Il le fait brûler dans une petite image de la Vierge qu'il a placée là. « Très Sainte Vierge Marie, aidez-moi ! Il me vient une idée, une bien belle idée, mais il faut que je consulte mes oncles ermites… »
En se retournant il aperçoit sa petite cousine, Mariam, qui le suivait, très intriguée. Il a un geste de surprise. Mais la fillette qui vient de cueillir un bouquet de fleurs champêtres, le lui remet candidement. Il le dépose aux pieds de la Vierge et ensemble, ils regardent monter la fumée de l'encens…
Cette grotte sera désormais son oratoire, son premier ermitage. Plus loin, dominant la plaine, un rocher lui sert d'observatoire et de lieu de méditation. Tous deux porteront désormais les noms de « Grotte du Saint » et de « Rocher du Saint ».

Chez les oncles ermites

La route qui sépare Biqa-Kafra de l’ermitage de Qouzhaya où vivent en ermites ses deux oncles maternels, serpente à travers la Vallée Sainte. Il faut une bonne heure de marche pour s’y rendre. Mais Youssef est courageux et une pareille distance n’effraie pas ses petites jambes ! Qui donc étaient ces ermites ?
Les Pères Augustin et Daniel Choudiak de Bcharré étaient des religieux du monastère Saint-Antoine de Qouzhaya. Après avoir donné des marques évidentes d’une vie intérieure et ascétique peu commune, ils furent autorisés sur leur demande à se retirer dans l’ermitage du monastère dédié à Saint Paul.
Ils vont continuer dans la solitude totale leur vie de silence, de prière et de mortification. Leur influence sur l’avenir de leur petit neveu fut décisive. Celui-ci admirait ce genre de vie si original. Il participait même à leurs prières, à leurs chants, leur servait la messe et écoutait leurs sages conseils.
Un jour, arrivé avant l’aube, il pénètre dans la petite chapelle où, dès minuit, ses oncles sont en prière. L’un deux s’apprête à sonner l’Angélus en frappant avec un gros marteau de bois sur une immense cymbale suspendue au lutrin. Youssef, d’un geste pieux, s’empare du marteau et continue à sonner gravement, les yeux sur l’image de la Vierge. Il prie de toute son âme.
Durant ses nombreuses visites, ses oncles l’avaient longuement instruit de la merveilleuse histoire du monachisme. Que de fois ils lui avaient dit : « Quiconque veut trouver le Seigneur, vivre dans sa profonde intimité, doit rompre avec les vanités du monde et se recueillir en soi-même. Etre moine c’est vivre seul. Sans doute, mon enfant, ceux qui font cela peuvent être traités de fous par les sages selon le monde, mais Saint Paul nous apprend que la folie selon les hommes est sagesse selon Dieu ! Laissons le monde à sa fausse sagesse et allons à Dieu de toute notre âme ! »

L'Idéal Monastique

Youssef peut, à présent qu’il va atteindre sa seizième année, mesurer la sublimité de cet idéal monastique que vivent ses oncles… Ces lieux privilégiés qui les abritent respirent la prière et la paix ! Entre tous ces ermitages, celui de Qouzhaya tient une place à part.
- Voici, dit le Père Augustin au jeune garçon, la grande masse des trois bâtiments du monastère. Entends-tu le torrent mugir au fond de la vallée dont l’écho semble chanter les faits et gestes de ces hommes qui obéirent à l’appel fascinant de la solitude de Dieu ? Tout au fond, sous le rocher qui les domine de plusieurs centaines de mètres, regarde les deux fameux ermitages de Saint Michel et de Saint Bichai. Tel un nid d’hirondelles collé contre le roc, se dresse le bâtiment central du couvent, avec son église creusée à même le rocher. Là, depuis un passé très lointain ont vécu et vivent encore de saints moines. Plus près de nous des ermites s’y retirent, tel Youman. Ils furent remplacés par des moines dont plusieurs devinrent évêques ou fondateurs d’Ordres.
Combien Youssef est heureux d’apprendre que dans la Qadicha, la Vallée Sainte, qu’il doit traverser pour retourner chez lui et qui naît au pied de son village, pullulait jadis d’anachorètes dont les psalmodies s’élevaient nuit et jour dans ces merveilleuses solitudes ! La Qadicha, jadis la métropole de la vie érémitique, lui présente encore ses cellules creusées dans le roc, reliées entre elles par des sentiers trop étroits… Du fond de cette profonde vallée d’où l’on ne peut découvrir qu’une parcelle de ciel, avec quelle extase Youssef contemple le site sacré, le plus grandiose du Liban, riche de la vertu et des sacrifices de tant de pieux solitaires !
Tel une abeille qui rentre de sa visite aux fleurs, Youssef revient tout plein de saintes pensées, plus affermi dans son travail et dans la prière.

Dépassement

Il est certain que Youssef renouvela souvent ses visites à ses oncles et que le désir de les suivre se développait en lui de jour en jour. Tous les matins à la messe qu’il se plaît à servir, une lumière nouvelle brille dans son âme généreuse. Il comprend à présent le but de son existence : être une hostie avec l’Hostie ! Une voix intérieure l’appelle. Elle dit : Quitte tout ! Suis le Christ !
Le monde n’a pas d’intérêt pour lui. Autour de lui les villageois s’inquiètent des troubles politiques… Ils protestent contre les impôts, la corvée, la conscription. Youssef comprend maintenant le drame de la mort de son père, arraché brutalement à son foyer et mort bien loin des siens ! Youssef se persuade qu’une seule chose compte : devenir un saint. Désormais il a la nostalgie de Dieu !

Un regard qui ne tremble pas

En cette veille du 15 août 1848, les cloches joyeuses annoncent les fêtes de l’Assomption. Youssef va avoir 20 ans. Il les écoute ces chères cloches qui lui parlent de sa céleste Maman ! Pour Biqa-Kafra, comme pour tout le Liban, cette grande fête de la Vierge se célèbre avec une solennité enthousiaste ! Le soir du 14 août tandis que s’achève le jeûne et l’abstinence de l’Assomption, les villageois, devant l’église, commencent la fête. D’un clocher à l’autre les cloches se répondent. Sur la terrasse des églises, une ceinture de feu illumine tout le village. Au signal donné par le curé, tout le monde entre à l’église pour chanter les litanies mariales et recevoir la bénédiction de l’icône de Marie.
Le lendemain c’est la grande cérémonie. Après la grand-messe où les communions ont été nombreuses et ferventes, on donne libre cours à la fête profane. Des noces ont lieu au village. Tous le village vient présenter les félicitations aux jeunes époux. Youssef grave et radieux passe à son tour accompagné de sa mère.
  • - Et bien à quand ton tour, Youssef ? dit la mariée,
  • - Oh ! moi…, murmure-t-il,
  • – Je connais quelqu’un… continue la mariée,
le regard tourné vers Mariam, la fille de la grotte qui devine qu’on vient de prononcer son nom et rougit… Youssef se retire, pensif. Sa mère le suit et l’arrête sur la place de l’église où il se dirige.
  • - Voyons mon enfant, où vas-tu, la fête est terminée ?
  • - Excusez-moi, mère, je prends le raccourci… Et il entre dans l’église.
Le soir, Mariam est en visite chez Brigitta, sa voisine. Elle vient lui donner un coup de main pour pétrir la farine et cuire le pain. Brigitta n’ignore pas que Mariam a, envers Youssef plus que de l’amitié. Regardant sa jeune voisine, elle lui dit :
  • - Qu’as-tu, Mariam, tu as l’air songeuse !
  • - Il me fuit toujours ! Il est absent ! On ne le voit qu’en passant, le dimanche, à l’église. Que lui ai-je fait ?
  • - Tu sais bien, ma fille, comment il vit ! Il ne se plaît qu’à l’office et aux champs. Mais que ferions-nous s’il n’était pas là ?
  • - Oui, s’exclame Mariam, il est fort et vaillant au travail !... Et elle ajoute tout bas : comme il est beau !
  • - Eh là ! remarque Brigitta, comme tes yeux brillent ! Dis-moi, petite, ton secret.
Confuse, Mariam baisse la tête. Brigitta la regarde en souriant… Très loin là-bas dans les champs, Youssef, avec un groupe de travailleur du village, ne boude pas à l’ouvrage.
Il est mouillé de sueur, mais son visage trahit une lutte intérieure. Inconsciemment il murmure « Seigneur, faites que je sois à vous avec toute mon âme ! »

Le départ

Un matin de 1851, alors que l’aube encore grise dissipe avec peine des ombres de la nuit, on peut apercevoir une mince silhouette glissant de la maison des Makhlouf et se dirigeant vers la région où tous les soirs, se couche le soleil. C’est Youssef qui s’en va où Dieu l’appelle.
Il n’a prévenu personne, pas même sa mère ! Mais il craint son oncle et tuteur, Tanios, qui ne veut pas entendre parler de vie monastique. Le travail de son neveu lui est bien trop profitable ! Sa mère, aurait eu bien de la peine à le voir partir ! Et puis, elle n’était pas sûre de la vocation de son fils… Alors, mieux vaut rompre brusquement, sans un regard en arrière, sans un baiser à la chère vieille maman, sans un mot à ses frères et sœurs… Certes son cœur est gros d’abandonner tout un passé de bonheur simple, vingt-trois ans de souvenirs précieux ! Mais non, il se laisse pas attendrir ! Il sait qui l’appelle ! Il sait que Celui-là ne se laisse pas vaincre en générosité !
Le voilà seul sur la route, sans provisions, sans carte, sans guide. Mais une lumière mystérieuse éclaire sa marche. Cependant la route à travers les montagnes et les vallées est longue et pénible. Qu’importe puisque c’est pour répondre à l’appel de Dieu ! Vers la fin du jour Youssef est recru de fatigue et de faim… C’est alors que le tentateur s’approche de lui :
« Où vas-tu, Youssef ? Au couvent ? Et ta mère, tes frères et sœurs ? Tout le monde t’aime bien à Biqa Kafra, Mariam surtout… Tu es jeune et fort et l’avenir t’offre tant de roses ! Pourquoi donc aller stupidement ensevelir ta jeunesse dans un cloître sinistre ? On peut se sauver dans le monde… Renonce ! Reviens ! Tout le monde te bénira ! »
L’athlète du Christ ne défaille pas ! La grâce le soutient… et aussi l’exemple et la voix de ses oncles qui lui ont dit tant de fois :
« Cherche Dieu ! Ici-bas, tout est vain ! Vaine est la vie, vaine la beauté ! Dieu seul est le vrai bonheur ! Les plaisirs du monde ne durent qu’un moment. Ses fleurs sont vite fanées et la mort prend tout ! La sagesse est de ne pas se trouver les mains vides à l’heure suprême ! »
Ils lui avaient aussi parlé des pièges du Malin et des moyens de s’en défendre. Aussi armé du signe de la croix, Youssef continue fermement son chemin ! Il regarde l’avenir et ses yeux ne tremblent pas !
Tout à coup, en bas, il découvre la vallée et soudain surgit avec ses tuiles rouges, se découpant sur le fond bleu de la mer lointaine, le grandiose monastère de Notre Dame de Mayfouq, l’un des plus beaux de l’Ordre Maronite Libanais. C’est là que Youssef va passer la première année de son noviciat, durant l'année 1851-52.

L’entrée au monastère

Arrivée près de la fontaine, propriété des moines, Youssef se rafraîchit le visage et boit dans le creux de ses mains. Et voici qu’un religieux s’approche du jeune homme. Youssef le salue respectueusement en lui baisant la main, selon la coutume.
  • - D’où venez-vous ? interroge le moine.
  • - De Biqa Kafra. Je m’appelle Youssef Makhlouf. Est-il possible, mon Père, de voir le Père Supérieur ?
Le moine le conduit avec lui et le présente à son Supérieur Celui-ci est justement près de la porte et souhaite la bienvenue à l’arrivant. Le moine esquisse un geste discret et se retire.

Le postulant

Que se dirent-ils pendant la rencontre. Nous l’ignorons. Sans doute y fut-il question des difficultés de la vie religieuse, des sacrifices qu’elle exige… Quoiqu’il en soit, nous savons que Youssef ne fut point effrayé et qu’à l’appel du Maître sa réponse fut un « oui » sans retour, sans regret pour ce monde qu’il venait de quitter. Aussi lorsque le soir du même jour, à table, à la fin du repas, le Supérieur lui pose publiquement la question :
  • - Mon enfant, que venez-vous chercher dans notre Ordre ?
  • - La Gloire de Dieu et le salut de mon âme, répond-il d’un ton décidé !
Et comme le Supérieur lui faisait remarquer encore une fois les austérités de la vie religieuse, le combat quotidien qu’il faut mener contre soi-même, cette croix qu’il faut porter à la suite du Christ, Youssef, les paupières baissées répondit :
  • - Mon Père, avec la grâce de Dieu, je pratiquerai tout cela.
  • - Courage donc, mon enfant, et que le Seigneur soit avec vous.
Le novice

Les perspectives crucifiantes du noviciat n’étaient pas faites pour le décourager. Youssef fut donc reçu comme postulant. C’était alors une courte étape que ne durait pas plus de huit jours. Le postulant conservait ses habits laïcs, mais il lui était permis de se joindre aux novices et de participer à leurs différentes activités.
Durant ces jours, Youssef lit la Règle. Il pèse attentivement chaque mot. Il s’arrête particulièrement à ce passage qu’il se répète à plusieurs reprises :
« Le Novice, à l’exemple de Notre Seigneur Jésus-Christ, obéit joyeusement et promptement. Il voit en son Supérieur la personne du Christ lui-même. L’obéissance doit consister pour lui à mortifier sa volonté propre, pour s’attacher exclusivement à celle du Seigneur, exprimée par la bouche du Supérieur. »
Obéissance ! C’est elle qui va conditionner toute la spiritualité de notre futur ermite. Ame ardente et généreuse, le jeune paysan de Biqa Kafra croyait pouvoir se sanctifier en peu de temps. Il ignorait qu’il devrait, quarante-sept ans durant, achever en son corps la Passion de Jésus-Christ.
Ce fut un dimanche que Youssef revêtit l’habit de Novice. Il lui était loisible de garder son prénom, car il se trouvait être le nom d’un saint. Mais il voulut, pour rompre tout lien avec le monde, renoncer à ce nom aimé et qui lui rappelait tant de chers souvenirs et plus spécialement cet amour qu’il portait à sa sainte maman !
Il voulait du premier coup entrer par la porte étroite du Royaume sans aucun bagage terrestre ! Par ce geste le nouveau novice est conscient qu’il inaugure un combat qui durera toute sa vie, mais qu’il aura le privilège de livrer pour Dieu.
Il choisit donc le nom de Charbel, nom qui avait été illustré par un martyr de l’Eglise d’Antioche en l’an 107, sous Trajan.
L’Eglise romaine fête ce saint en même temps que sa sœur, sainte Barbée, le 29 janvier. Le martyrologue maronite en fait mention le 5 septembre.

La lutte contre le sang

Mais que se passe-t-il à Biqa-Kafra depuis la fuite de Youssef ? Les Makhlouf sont déconcertés. Ils cherchent vainement le fugitif. Ils interrogent le Père Augustin, l’ermite de Qouzhaya, qui leur la vérité : Youssef est parti pour le couvent de Notre Dame de Mayfouq. Brigitta pleure, mais la foi triomphe de son cœur angoissé. Son fils est au couvent ! Dieu soit béni pour l’honneur qu’il lui fait à elle, pauvre chrétienne, de lui demander son enfant !
L’oncle Tanios s’indigne ! Faut-il que ce neveu si attachant dont l’avenir promettait beaucoup le quitte ainsi pour toujours ? C’est trop lui demander ! Lui qui depuis des années a pris en charge la famille de son frère, il ira jusqu’à Mayfouq et ramènera Youssef.
Au parloir du monastère, le Père Supérieur subit les assauts de l’oncle Tanios en présence de la mère Brigitta et de quelques autres parents car Tanios n’est pas venu seul !
« Mon Père, dit-il au Supérieur, c’est trop nous demander que d’exiger de nous, pauvres paysans, le sacrifice de ce jeune homme. Est-ce que Dieu exige qu’on laisse les siens sans les prévenir ? Youssef sait pourtant que son aide est indispensable à sa vieille mère ! »
Voilà justement Youssef – désormais Frère Charbel – qui arrive. L’oncle se tourne vers lui, menaçant :
  • - Ah ! te voilà, toi ! Tu prétends aimer Dieu en haïssant tes parents ! Ton devoir est d’être auprès de ta mère et de l’assister ! Nous sommes vieux et pauvres ! Qui donc, sinon toi, nous assurera le vivre et le couvert ?
  • - Et puis, mon fils, ajoute Brigitta, qu’est-ce qui prouve que tu as la vocation ?
  • - Rassurez-vous, ma fille, répond le Supérieur, la vie religieuse ne tente pas ceux que ne sont pas fait pour elle !
  • - A l’âge de trois ans il a perdu son père, murmure Brigitta. Comprenez, mon Père, combien j’ai souffert pour l’élever ! Et maintenant qu’il pouvait faire pour mes vieux jours ce que j’avais fait pour lui, voilà qu’il s’en va… sans m’embrasser seulement ! Nous lui avions trouvé un parti honorable ! Et depuis son départ, Mariam ne cesse de pleurer…
  • - Chère maman, cher oncle, je n’ignore rien de ce que je vous dois, ni de la peine que bien involontairement, je vous ai causée… mais puisque le Seigneur me veut tout à lui, je ne peux pas… vous ne pouvez pas… lui dire non !
L’oncle Tanios ne prise guère ces paroles. Youssef moine, pense-t-il, ne nous sera d’aucun secours… Le moine est perdu pour la famille !
Mais ses raisonnements ne sauraient détourner son neveu de sa vocation. Dominant sa douleur maternelle, Brigitta s’approche de son fils et prenant ses mains dans les siennes, elle lui dit, en vrai maman chrétienne : « Si tu ne devais pas être un bon religieux, je te dirais : Reviens à la maison ! Mais je sais maintenant que le Seigneur te veut à son service et dans ma douleur d’être séparée de toi, je lui dis, résignée : Qu’il te bénisse, mon enfant, et qu’il fasse de toi un saint ! »

Première année de Noviciat

La règle du Noviciat constitue traditionnellement une épreuve que seules peuvent affronter victorieusement les âmes ayant vraiment une vocation solide. Le novice devait, deux ans durant, accomplir des actes quasi héroïques pour mériter la confiance de ses Supérieurs. Les travaux domestiques du monastère, tant intérieurs qu’extérieurs, y compris le blanchissage, la fabrication du pain, le tissage des soutanes, la cordonnerie, la menuiserie, etc… étaient exécutés par les Novices. Ils devaient en outre chanter l’office sept fois par jour, se lever à minuit pour les « nocturnes » faire l’oraison et participer à toutes les cérémonies liturgiques. Il fallait d’autre part s’appliquer à l’étude de la Règle et s’adonner aux exercices de pénitence qu’elle impose.
Pour le Frère Charbel toutes ces choses étaient acceptées avec joie… Lui qui ne connaissait que les cérémonies de la messe de son village, il doit apprendre toute la liturgie chorale… Tout lui est effort…
Mais, silencieux et opiniâtre, comme les paysans de ses montagnes, il s’emploie à imiter les plus parfaits. Par-dessus tout, il veut être obéissant. Il accepte les directives de son Père Spirituel à qui il s’ouvre avec la simplicité d’un enfant.
L’année de Noviciat s’achève. Ce n’était qu’une préparation. Le Frère Charbel doit maintenant se rendre au couvent de Saint-Maron d’Annaya afin de se préparer directement à l’émission de ses premiers vœux.

Premier contact avec Annaya

Le couvent d’Annaya qu’il allait rendre célèbre, se trouve à environ deux heures de marche. Notre Novice quitte avec quelque regret cette maison où certes il a connu des épreuves, mais dont il est sorti, grâce à Dieu, vainqueur.
Il s’arrête dans sa marche vers le nouveau couvent et déjà il s’attarde auprès de l’humble ermitage qu’entourent une vigne et un petit bois de chênes. Cinq cellules, une petite chapelle surmontée d’une croix de bois et d’un paratonnerre, le soleil du bon Dieu et son amour… cela ne suffit-il pas pour devenir un saint ?
De la terrasse de cet observatoire merveilleux d’où l’on domine près de la moitié du Liban, un extraordinaire paysage s’étend devant soi. Montagnes, collines et vallons se succèdent mollement jusqu’à l’antique Byblos, jusqu’à cette Méditerranée chargée jadis de bateaux phéniciens gonflés de produits exotiques pour l’Europe, ou en partance pour la découverte du monde. Puis le regard se perd dans l’infini jusqu’à cet horizon ou le bleu de la mer se confond avec le bleu du ciel.
Au sud, le site est vertigineux. Dans l’immense et profonde vallée où court une rivière, l’œil devine, à la fumée des cheminées que des maisons sont là, groupées sans doute autour d’une église.

L’ermitage ouvre son histoire

La fondation de l’ermitage en 1798 (cent ans avant la mort du Père Charbel) et l’achat du terrain sont dus au zèle et à la piété de deux jeunes gens du village d’Ehmej, situé à un kilomètre de là.
Après avoir quitté le monde ils menèrent une vie pénitente dans cette solitude, à la manière des anciens anachorètes. Plus tard ils entrèrent dans l’Ordre Maronite Libanais et firent donation de l’ermitage au monastère de Saint-Maron construit à proximité.

 A Suivre…


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